Le rôle des Têtes de remplacement ?

Les Têtes de remplacement font partie des dossiers assez complexes qui font (et ont fait) l’objet d’études diverses et variées depuis de nombreuses années.

Le résultat produit est un ensemble d’hypothèses intéressantes, parfois complémentaires, qui nous permet d’appréhender ce « concept » particulier.

Ces Têtes ne font pas partie de statues existantes : elles sont des éléments bien distincts – il y a donc eu une volonté de façonner ces têtes toutes seules !


 

La première chose qui nous vient à l’esprit est la notion de décapitation.

Est – elle associée à ces Têtes ?

Ce thème de la décapitation apparaît très tôt dans la littérature funéraire royale (Textes des Pyramides, Textes des Sarcophages, Livre des Morts).

C’est un aspect important dans le domaine religieux.

Perdre sa tête est le pire qui puisse arriver pour un ancien égyptien dans sa quête d’une vie après la mort.

Il est indispensable que l’intégrité du corps du défunt soit garantie pour une longue durée.

Si cela n’est pas le cas, cela devient pire que la mort !

La décapitation (même cas pour l’incinération) est une mort sans espérance d’une vie après la mort : cela est indigne de la Maât, voire cela peut devenir une ennemie de celle – ci !

La décapitation (qu’elle soit réelle ou fictive) est reservée aux pires hommes (les plus répréhensibles) : ennemies du roi, rebelles, voleurs de tombes.

Cette forme de violence est recensée principalement à partir du nouvelle empire.

Les textes funéraires s’évertuent à faire en sorte que les têtes des défunts soient conservées et proposent même des moyens de protection contre la décapitation.

Paradoxalement, ces mêmes textes ne vont pas hésiter à utiliser la décapitation comme moyen de lutte contre ses ennemis !

Les textes ne sont pas complétement pessimistes en cas de perte de sa tête : il y a une possibilité qu’elle soit restaurée.

Cette vision de la décapitation apparaît principalement dans les textes funéraires royaux.

Est ce à dire que cette notion est étrangère dans les milieux non royaux (milieux élitistes : famille royale, administration) ?

Cette notion n’est pas étrangère mais elle est plus connue sous le nom de Tête de remplacement.

C’est une conception qui va émerger au fur et à mesure que les cercles non royaux vont avoir accès aux corpus funéraires.

Comprendre les Têtes de remplacement c’est aussi comprendre les aspects religieux de la décapitation.


 

A ce jour, près d’une trentaine de Têtes de remplacement ont été découvertes.

La plupart de ces Têtes correspondent aux régnes de Khoufou et de Rekhâef (IV dynastie) et sont localisées dans le cimetière ouest de Giza.

La plus vieille Tête trouvée à ce jour (Dashour) daterait du régne de Snéfrou.

C’est principalement un phénomène memphite.

Les Têtes de remplacement représentent un haut niveau d’art plastique durant l’Ancien Empire.

Certains égyptologues ont envisagé l’idée de l’existence de modèles ou prototypes car ils pensent que le nombre de Têtes trouvées est inférieur au nombre de Têtes réellement produites.

Les Têtes peuvent représentées un homme ou une femme.

Les Têtes de remplacement, tout comme les statues, font partie du matériel funéraire – matériel accessible uniquement à des personnes de haut rang social.

La localisation exacte des Têtes de remplacement dans la tombe est difficile à déterminer – il y a eu souvent, de la part des fouilleurs ou des voleurs, déplacement de ces têtes sur une distance plus au moins importante.

Voici quelques propositions mises en avant par certains égyptologues :

1/ entre la base de puits de la tombe et la chambre funéraire

2/ dans la chambre funéraire, prêt de l’entrée

3/ peut être dans une niche maçonnée (située dans le puits ou la chambre funéraire)

Ce qui semble probable c’est que la position de ces Têtes dans la tombe n’est pas anodine – il doit y avoir une raison particulière.

Lorsque nous examinons les Têtes, nous nous aperçevons qu’elles sont mutilées (mutilations précises de formes différentes – ex : ligne incisée).

Ces mutilations semblent être volontaires.

Les Têtes et les autres composants funéraires servent un seul but : la préservation du défunt comme extensions de son corps.

On peut se poser la question : pourquoi de telles mutilations ? quel est le rôle de ces Têtes ?


 

De nombreux égyptologues se sont penchés sur l’énigme des Têtes de remplacement.

Et il faut reconnaitre qu’il n’y a pas de certitudes absolues – nous avons des éléments de réponse, des « tendances » qui nous aideront dans cette ébauche d’analyse assez difficile.

Certains se sont demandés si les Têtes n’étaient pas des prototypes pour les tailleurs de pierres (utile pour les statues ou reliefs) ? ou si les Têtes n’étaient pas des modèles pour masques funéraires ?

Au vue des preuves existantes, il semble que cela ne soit pas le cas.

Dans la « jungle » des autres hypothèses apparait le fait qu’une Tête représente à la fois une personne (le défunt) et une symbolique graphique.

Elle représente une personne car sa fonction première est de pouvoir « remplacer » la tête réelle (associée au corps) du défunt (si la tête devait être endommagée ou perdue).

Cette fonction de remplacement peut être étendue à d’autres composants funéraires (ex: une statue qui peut remplacer le corps du défunt).

Elle représente une symbolique graphique ou visuelle ce qui signifie qu’elle se dote d’un certain « pouvoir » : pour les anciens égyptiens, l’image peut être associée au domaine du sacré.

Pour comprendre cette notion il faut se rappeler que tout est fait pour protéger le défunt et s’assurer qu’il puisse arriver dans l’autre monde, si possible « entier » dans le sens religieux du terme.

Nous avons parlé de mutilations apparemment volontaires.

Comment expliquer ces mutilations ?

L’explication qui semble « admise » est que ces mutilations sont liées au domaine du sacré – autrement dit qu’elles font partie d’un rite (1) de mutilation localisé à un endroit de la tombe (2).

La Tête (qui fait l’objet de ce rite) agit ainsi pour le compte du défunt et le protège d’influences malveillantes.

Un parallèle peut être fait avec les hiéroglyphes mutilés (pratique qui apparait à la fin de l’Ancien Empire) – nous parlons « d’homicide » sémantique.

Le hiéroglyphe (ou signe / image) principalement dans son rôle de déterminatif peut être un « danger » (3) pour le défunt.

Pour supprimer ce « danger » (ou annuler l’impact éventuel), il suffit de mutiler les hiéroglyphes concernés (4).

La Tête pourrait être vue comme une statue réduite à une forme hiéroglyphique, le déterminatif des restes humains du défunt.


 

Quel est l’objet de ce rite ?

Supprimer tout impact « dangereux » et s’assurer que la tête puisse mener à bien son rôle de remplacement – il devient clair que le souci des anciens égyptiens est que les victimes de cet « homicide » sémantique continuent leurs « routes » vers l’autre monde.

Cette obsession chez les anciens égyptiens à prendre toutes ces précautions religieuses reste un mystère : des circonstances troublantes lors de la mort de la personne ? danger éventuel pour les vivants ?

Le fait de la présence d’une Tête dans la tombe (symbole de décapitation par excellence), même si elle subie un traitement (ou rite) particulier (sensé inhiber ses effets négatifs), laisse perplexe – le défunt était – il si innocent que cela ?

La localisation des Têtes en général proches du sol, voire sur le sol, loin du regard alors qu’elles subissent un traitement « lourd » laisse aussi perplexe.

(1) rite probablement complémentaire à un ou plusieurs autres rites lors la cérémonie funébre – effectué sur le lieu où est déposée la tête avant la fermeture de la tombe et peut être après le départ des proches du défunt.

A chaque type de mutilation pratiquée correspond une symbolique particulière (e.g. décapitation proprement dite, privation des sens, fractures corporelles).

L’usage de couleur pour une tête dans les textes funéraires est assez fréquent (particulièrement le blanc) – aucunes traces convaincantes furent trouvées sur les Têtes, seulement quelques traces de pigments probablement utilisés pour quelques réajustements.

(2) La localisation de la Tête n’est pas anodine – certains égyptologues pensent qu’il y a un lien avec la conception (ou cartographie) de l’autre monde – un peu à la manière des statues dans une chapelle ou Serdab.

(3) Le hiéroglyphe en tant que déterminatif peut introduire d’éventuels  » dangers »  (au sens magique du terme) nocifs pour le corps du défunt – Le signe devient sémantiquement actif ou parlant

(4) à noter qu’il n’y a aucuns changements d’ordre syntaxique ou grammaticale pour le hiéroglyphe concerné


 

Une Tête est donc une représentation graphique ou image du défunt.

Cette tête ajoutée à d’autres images du défunt représentent un certain nombre de fois celui – ci.

Nous savons qu’il y a un rapport étroit entre l’image et le Ka (1) du défunt.

Si nous assimilons (vu précédemment) la Tête à une statue, nous donnons à cette tête un caractère d’auto – préservation des traits du défunt.

Cette auto – préservation est aussi important que le fait de préserver la momie.

Même si probablement, la tête a pu être associée au Ka du défunt (au moins partiellement), il y a quand même deux arguments qui posent problème.

1/ Nous avons vu précédemment que les Têtes étaient volontairement mutilées : par exemple la mutilation des oreilles.

Les pratiques funéraires traditionnelles associées au Ka (Chapelle, Serdab) intégrent la lecture par les vivants (à l’occurence les prêtes officiants) de formules funéraires.

comment une Tête peut elle « entendre » ces formules sans oreilles ?

2/ Comment expliquer que globalement les composants funéraires associés au Ka soient regroupés dans un espace assez proche alors qu’une Tête est proche géographiquement de la chambre funéraire ?

Compte tenu de ces arguments, ne doit – on pas considéré une Tête comme étant un « complément » funéraire aux autres composants funéraires (principalement associés au Ka) plus exposés ?

Si nous mettons de côté le fait d’associer le Ka à une Tête, que pourrait donner comme explication plus probante ?

La Tête est isolée géographiquement des autres composants funéraires (associés au Ka) et ne peut donc ainsi profiter du culte rendu par les vivants.

Elle est proche du corps, prêt du sol.

Nous sommes tentés de parler du (2) du défunt : le Bâ serait ainsi une « nouvelle forme » de statue.

Durant l’Ancien Empire, lorsque nous parlons de Bâ, nous parlons en général de Bâ pour le cercle royal : est ce à dire qu’on ne peut envisager de Bâ pour les cercles non royaux ?

Nous nous souvenons que le Corpus des Têtes est un Corpus non royal.

En étudiant les sources, nous nous apercevons que durant l’Ancien Empire, cette notion de Bâ « privé » s’installe progressivement – nous sommes dans un partage progressif et parfois discret d’un « socle « religieux commun entre le domaine royal et privé.

Il suffit de constater le scènes décoratives des tombes privées qui rappellent étrangement les Textes des Pyramides (3).

La localisation des tombes très prêt des cimetières royaux renforce cette idée.

Le défunt va associer en quelque sort son Bâ avec le Bâ du roi associé, comme s’il souhaitait continuer cette association dans l’autre monde.

Une des caractéristiques du Bâ est de pouvoir contempler et adorer le soleil – coincidence ou pas : les Têtes sont orientées vers le haut, comme pour contempler les rayons du soleil !

Le Bâ est associé dans certaines sources au dieu soleil et particulièrement la capacité de pouvoir parcourir le cycle vie / mort.

Un autre aspect intéressant que la tête représente la partie la plus complète du corps et donc du Bâ.

Perdre sa Tête, c’est rendre son Bâ plus viable, incapable de reconnaitre le corps.

Si nous revenons à la localisation d’une Tête dans la tombe, certains égyptologues pensent qu’il y a un lien assez direct avec la vie après la mort.

Cette localisation marque un passage post mortem (passage d’un monde à un autre avec rite de passage – sorte de naissance / renaissance).

Ils y voient même une sorte de « reconstitution physique » de la vie après la mort.

(1) Le Ka est le double spirituel du propriétaire de la tombe – il nait en même temps que l’humain, à la différence prêt qu’il survit après la mort.

Il représente la personnalité humaine – il y a donc un lien avec le corps du défunt : Il peut en prendre possession autant de fois qu’il le souhaite.

Une statue est un moyen pour le Ka de retrouver les traits du défunt sous lesquels il était jadis incarné.

(2) Le Bâ est indissociable du corps mommifié – nous pouvons le traduire par « âme ». Le Bâ continue de vivre sur terre et d’y circuler.

Il est capable de faire souffrir ceux qui ont commis le mal envers le défunt.

Il est doté d’une capacité divine influente dans l’autre monde – il peut prendre différentes formes nécessaires durant le processus complexe menant à l’autre monde.

(3) Le décorum des tombes est proche de la distribution symbolique des Textes des Pyramides dans les des différentes chambres et couloirs d’une tombe royale


 

Nous avons essayé d’expliquer le rôle de ces Têtes durant l’Ancien Empire, période au demeurant assez longue.

Il ne faut pas essayer de chercher une explication absolue, difficile compte tenu de nos connaissances actuelles.

Mais peut il y a voir réellement une seule explication en tenant compte que la notion même des Têtes ait pu évoluer durant plusieurs siècles au grès des attentes et mouvences religieuses ?

Le passage du Corpus religieux (au moins en partie) du cercle royal au domaine privé (milieux élitistes) a probablement contribué à un lent et progressif processus d’évolution.

Nous sommes en présence d’une notion évolutive, qui parfois frole le paradoxe.

La notion de décapitation, qui fait tellement peur et ses rites funéraires associés (très particuliers), nous projette dans une imagerie religieuse complexe.

Les Têtes en tant que « statue » réduite et le rôle de remplacement de la vraie tête du défunt (élément anatomique qui résume l’essence de l’être humain) qu’elles suggérent ne peut être ignoré.

Peut être ont elles été associées au Ka, voire au Bâ du défunt ? n’oublions pas que l’objectif de tout composant funéraire (et de toute la pensée égyptienne) qui se respecte est de fournir des « outils » nécessaires à la survie du défunt dans l’autre monde.

La notion des Têtes de remplacement évoluant, certains aspects n’ont probablement plus lieu d’être.

Nous assistons à la fin de l’Ancien Empire à la disparition de l’utilisation de ce Têtes.

Est ce que les aspects complexes de ces Têtes étaient trop troublants ?

Peut on envisager tout simplement que ces Têtes soient devenues « démodées », remplacées par d’autres composants plus « simple » d’utilisation (funérairement parlant) ?

Le débat reste ouvert.

Références Bibliographiques :

N. PICARDO « Semantic Homicide and the So-called Reserve Heads : The Theme of Decapitation in Egyptian Funerary Religion and Some Implications for the Old Kingdom » – JARCE 43

Jan ASSMANN « Preservation and Presentation of Self in Ancient Egyptian Portraiture » – Studies of Honor of William Kelly Simpson Volume 1

Museum of Fine Arts, Boston BULLETIN Volume LIX Number 316 « Fragmentary Triad of King Mycerinus »

Zahi A. Hawass « A burial with an Unusual Plaster Mask in the Western Cemetery of Khufu’s Pyramid » – The Followers of Horus – Egyptian Studies Association Publication NO. 2

Zahi Hawass « A Group of Unique Statues Discovered at Giza  II – An unfinished Reserve Head and a Statuette of an Overseer » Kunst des Alten Reiches

Peter Der Manuelian « Slab Stelae of  the Giza Necropolis »

N.B MILLET – « The Reserve Heads of The Old Kingdom » Studies in Ancient Egypt, The Aegean, and the Sudan

 

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Ancien Empire Egyptien (projet A2E) by Fabrice MAUPIN